Au soir de sa vie

Arte vient de (re)diffuser une version restaurée de l’excellent Cléo de 5 à 7 (bien sûr, pour les plus curieux d’entre vous, disponible en replay jusqu’au 16 février 2024), film d’Agnès Varda, sorti en 1962, où Mademoiselle Dorothée Blanck (1934-2016) faisait l’apparition qui avait lancé sa carrière cinématographique. Elle nous en parlait volontiers quand elle passait sur mon lieu de travail, à une autre époque, en descendant de sa chambre de bonne, histoire de prendre la température du quartier, avant d’aller vaquer à quelques occupations sur la toile dans un espace numérique mettant un ordinateur à sa disposition et accessoirement un jeune homme qui pouvait l’aider en cas de souci.

Cléo de 5 à 7 (1962) Bande Annonce VF

Elle y était, principalement aux chapitres IX (Dorothée de 17h52 à 18h) et X (Raoul de 18h à 18h04), un peu avant et un peu plus loin, d’après le minutage très précis de ce film par la réalisatrice, Dorothée, l’amie de Cléo (jouée par Corinne Marchand), modèle dans un atelier de sculpture (minute 1:18 de la bande-annonce), qui nous amène voir Raoul, son petit ami, projectionniste ce jour-là, du film burlesque muet Les Fiancés du pont Macdonald (avec Jean-Claude Brialy, Eddie Constantine, Sami Frey, Jean-Luc Godard et Anna Karina) dans un Paris désuet que je n’ai pas connu.

Source de la photo (telle que je l’ai connue) : Journal d’une dériveuse

Mais si je vous parle d’elle aujourd’hui, outre parce que j’aimais beaucoup sa liberté d’esprit et son indépendance farouche (j’avais déjà écrit sur elle dans feu mon premier blog, disparu avec la plateforme qui l’hébergeait), c’est surtout parce qu’elle tenait son Journal d’une dériveuse, toujours en ligne, où j’ai trouvé cette pensée qui sent le vécu, écrite deux mois avant son grand départ…

Copie d’écran : Journal d’une dériveuse

Un sujet que nous n’avions jamais abordé, à aucun de ses passages. Mais qu’elle-même ait consigné cette constatation désolante me met du baume au cœur après mon coup de grisou de la semaine dernière que j’assume pleinement en toute (bonne) conscience. Cela suffit à démontrer que d’autres que moi, d’un autre milieu et d’une origine différente, ont aussi remarqué quelques difficultés relationnelles persistantes chez d’anciens enseignants, navrantes pour qui les fréquente peu ou prou et se confronte à ce déni perpétuel. Comme j’aurais aimé avoir Laurence Ukropina des Cahiers pédagogiques comme enseignante, elle m’aurait sûrement demandé comment je connaissais le métier décrit, avec ses bruits et ses odeurs, dans mon devoir au lieu de me condamner sans appel par un zéro pointé et l’accusation mensongère (humiliation suprême devant toute la classe) d’avoir copié dans un livre qui n’existait pas, sous-entendu, avec ton nom tu ne peux pas faire un bon devoir de français, tu ne peux que copier !

Source de la copie d’écran : Les cahiers pédagogiques

Merci à Dorothée d’avoir aussi parlé de leurs abus de pouvoir le 13 juillet 2004, une expression que j’ai employée tout récemment. Il faudrait que je lise tout son journal pour y relever certainement d’autres références de son ressenti éclairé sur les débordements d’une minorité (bien cachée sous la respectabilité de la profession) qui néanmoins, ont laissé des traces indélébiles sur leurs victimes. Un peu de lucidité ne nuit pas, bien que les bourreaux d’enfants ne reconnaîtront jamais qu’en voulant asseoir leur autorité, ils ont peut-être été trop loin et continuent à nous tyranniser ou vouloir encore nous contrôler alors que nous sommes devenus de vieilles canailles sans esprit vindicatif particulier, juste le besoin d’entendre que oui, certains n’auraient jamais dû enseigner ! À noter, on a très bien parlé d’elle dans Le coin du cinéphage. Portez-vous bien ! ♥